A contre-courant: un déclenchement heureux

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\ Accouchement du 26 août 2015
t Durée : 2 heures et 15 minutes

 

À mon tour de partager mon histoire, avec l’espoir qu’elle aide des femmes à la mesure de ce que d’autres témoignages m’ont aidée.

 

Le récit de l’accouchement de mon deuxième bébé, le 26 août dernier, commence en fait… avec l’histoire de mon premier accouchement, deux ans plus tôt… Un accouchement compliqué, pas pour les médecins, mais pour moi, et sûrement aussi pour ce premier bébé, qui à peine né semblait déjà en colère. Une nuit de juin, après avoir perdu les eaux, j’ai eu le sentiment d’affronter toute seule, à l’hôpital, accompagnée d’un pauvre petit mari aussi désemparé que moi, les douleurs intenses des contractions ; et puis il y a eu la péridurale qui m’a laissé le corps comme une pierre, avec pour seules sensations le froid, la soif et des démangeaisons, et le sentiment d’être ficelée à une table, entourée de fils, sondée, dépendante, toute petite, et sans que l’on m’explique ce geste qui n’était peut-être pas nécessaire, sans prévenir, une épisiotomie, mal recousue par une étudiante, qui m’a fait souffrir pendant dix mois et que je sens encore… Quel paradoxe, entourée par le corps médical et pourtant seule. Tout cela fut suivi par une bonne dépression, et les premières questions surgirent : comment avais-je pu croire que m’en remettre totalement à des médecins compétents me garantirait une naissance heureuse ? Qu’est-ce que je n’avais pas compris sur la naissance pendant neuf mois de préparation ? J’ai alors découvert que je n’avais pas beaucoup réfléchi par moi-même, que je m’étais laissée portée par ce qui semblait se faire dans mon pays, la France de 2013, sans jamais soupçonner que la grossesse, la naissance et l’accueil d’un enfant touchent à des questions humaines gigantesques, fondamentales, primordiales, qui ne sont pas « réglées » par un médicament ni par des médecins. C’est comme ça qu’en piochant sur le marché de l’enfantement, j’ai suivi la préparation quelconque d’une sage-femme débordée, que j’ai atterri dans un hôpital quelconque, où j’ai eu d’emblée une péridurale. Un an plus tard, plus je réfléchissais sur le sens de la venue au monde d’un petit homme, plus je m’interrogeais : qu’est-ce qu’une femme peut bien ressentir au moment du passage de son bébé, qu’a ressenti l’interminable lignée de mes aïeules, et que j’ignorais ? Que pouvait me dire cette douleur qu’on disait intense, et peut-être quelle force (j’ose : quel plaisir ?) pourrais-je y trouver ? Avec un lancinant regret : si je n’avais pas été complètement coupée de toutes mes sensations pendant l’accouchement, la suite aurait-elle été plus facile ? Bref, les ressources déployées pour faire face à l’intensité de l’accouchement m’auraient-elles permis d’être mieux armée pour la venue de ce premier bébé ?

 

Quand j’ai su que j’étais à nouveau enceinte, je savais donc déjà que je voulais essayer d’accoucher sans péridurale… Mais hors de question de souffrir ! J’ai alors rencontré (parce que je l’avais cherchée) Catherine, un petit soleil de sage-femme, qui m’a expliqué la différence entre la souffrance qui marque et meurtrit durablement, et la douleur physiologique de l’accouchement, qui guide, que l’on peut apprivoiser et qui surtout se referme immédiatement. C’était donc ça : j’avais voulu l’anesthésie, mais paradoxalement j’avais eu quand même mal (cette péridurale qui gratte, qui pique, qui raidit et cette épisiotomie qui blesse pour longtemps) et, en prime, j’avais souffert. Cette fois, ça serait donc « accompagnement global », sage-femme libérale choisie sur le volet, accouchement en « plateau technique » à l’hôpital de Givors, près de Lyon. Voilà pour le cadre extérieur, pour les conditions offertes par ma société... conditions pas faciles à réunir en fin de compte, j’ai de la chance de vivre à Lyon. Mais j’ai aussi conscience que la plus grande partie du boulot, c’est à moi de la faire. J’ai passé neuf mois à respirer, à écouter mon corps s’étirer et à faire des exercices pour le relâcher en utilisant les techniques apprises auparavant par un professeur de danse hors norme qui ressemble à la fée Clochette, Carole. Et j’ai vraiment écouté la préparation individuelle de Catherine, et je la sentais si pleinement présente que je rentrais de chaque séance avec le sentiment d’avoir reçu un cadeau. Passés les trois premiers mois de fatigue extrême – un hiver morose interminable –, cette grossesse a été beaucoup plus facile que la précédente, mon corps se relâchait plus facilement, je me reposais plus.

 

C’est comme cela que je suis arrivée, incrédule, à neuf mois de grossesse tout rond, puis au lendemain du jour de mon accouchement sans avoir accouché, puis au surlendemain, etc. Signe inquiétant, je me sentais en pleine forme, capable de tenir encore des semaines. Sur le dépassement de terme et ses quatre étapes émotionnelles (tu souris bêtement/tu t’impatientes/tu mords/tu pleures), je vous renvoie au billet hilarant de la blogueuse Chag des Lutins  (http://www.samerlipopette.fr/depassement-de-terme/). Je n’ai pas échappé à cette loi psychologique, et à 40 semaines + 5 jours j’ai moi aussi fini par parler de mon col de l’utérus à des inconnues « avec autant d’aisance que si je parlais de la recette du pot-au-feu (avec des glaires et du bouchon muqueux dedans) » (je cite). J’ai tout, tout, tout essayé. Trois fois (enfin, sauf la lampe-torche à l’entrée du vagin, solution facile à mettre en œuvre qui, hélas, m’a été soufflée post partum et qui précipiterait, semble-t-il, les fœtus vers la sortie). Après deux « décollements de membranes » (un petit et un gros), trois séances d’acupuncture jusqu’au sang, des dizaines d’ultimatum à mon bébé et des centaines de granules d’Actaea racemosa et de Caulophyllum dans des dilutions de dingue, et après une nuit baignée de larmes devant l’absence totale de contractions, je suis arrivée un mercredi matin à 8h à l’hôpital pour un déclenchement. J’étais terrifiée. Heureusement, Catherine est arrivée comme un rayon de soleil, visiblement contente d’être là, et la confiance m’est revenue. Elle m’a installée en salle d’accouchement, m’a posé la perfusion d’ocytocine et le monitoring et nous avons attendu… Il était environ dix heures. Pendant deux heures, pas de contractions, ou alors des trucs complètement anarchiques qui ne ressemblaient à rien sur le tracé du monitoring. Je commençais à désespérer quand, poussée à bout devant cette interminable grossesse, Catherine est arrivée armée de son aiguille à tricoter. Pour me percer la poche des eaux. Il était midi, PLOC : couchée sur le dos, j’ai senti la rupture et une demi-seconde plus tard, encore couchée sur le dos, j’ai ressenti (et reconnu) violemment le premier inconfort. C’était lancé. Je suis prête.

 

Je saute dans le train. Catherine part grignoter un morceau, S., mon mari, est là. Une, deux, trois contractions qui me coupent la parole. Je suis sur le ballon, je respire, je pense à mon col qui s’étire. Entre deux, je ris de penser que je suis entrée dans l’accouchement, que je vais enfin voir mon bébé. Je pense à elle. Je prie. Quatre, cinq, six, je m’accroche à la suspension fixée au plafond. Etirer mon dos, secouer mon bassin. Sept, huit, neuf, je m’accroupis sur le « tatamis » (une grande planche en bois à 5 cm du sol recouverte de draps qui glissent…). À quatre pattes, ça fait mal, ça tire, mais je fonce droit vers ma douleur. Catherine revient –je crois – je retourne sur mon ballon, je ne sais plus trop, je perds le compte et je sens que je peux m’en remettre aveuglément à elle. Elle me parle avec une infinie douceur, me masse le bas du dos avec un gel chaud et surtout elle me donne la confiance nécessaire pour ne pas fuir la douleur et ne pas ralentir son déroulement : va là où ça fait mal, ne t’arrête pas, respire. Dans un sursaut de rationalité, je lui demande : « combien de centimètres ? ». Est-ce si important ? Vite vite entre deux contractions (elles sont si rapprochées), je m’allonge sur le tatamis. « Six centimètres ». Je suis déçue, comment vais-je pouvoir supporter une telle intensité plus longtemps ? Je tombe littéralement sur le côté gauche, emportée par la douleur, mais Catherine m’empêche de sombrer : elle me donne la main, me donne un son, un « ohmmmm » qui devient ma bouée dans la tempête. Je prends quelques contractions. Et puis à la fin de l’une d’elles, ça pousse, et je ne reconnais pas cette sensation, j’ai peur, je vais faire caca. Catherine est là, sa présence me rassure, surtout quand la poussée arrive encore plus fort et que je suis persuadée que mon anus va exploser. Mon corps, ma gorge se met alors à crier, un long cri qui vient des entrailles, que je ne contrôle pas et que j’entends sans pouvoir croire à sa force. Le cri de puissance de HULK. J’arrive alors à penser en un éclair à l’épouvante qu’il pourrait causer à d’éventuelles dames enceintes dans les salles attenantes, et cette pensée me fait rire intérieurement une micro-seconde – avant la contraction suivante, qui m’emporte au loin comme un tout petit bouchon de liège. Je continue de crier, des cris de libération. Je pousse, une fois, deux fois, trois fois – une tête, des épaules, un petit corps chaud, quel soulagement.

 

Elle est là, déjà, sur moi. Il est 14h06. Elle ne crie pas, me regarde puis tète, elle est calme. Je pousse, PLOUC, le placenta sort. Catherine s’occupe de tout. Je salue cette femme qui n’est ni une amie ni une proche au sens habituel du mot, mais une femme qui s’occupe des femmes, quelqu’un dont le métier est accomplir un acte qui touche à la plus grande intimité sans lien amical ou familial… quel énorme témoignage gratuit d’humanité et de solidarité. Je sens des courbatures partout et il sera bien difficile de me lever de la planche déguisée en tatamis  – j’aurais quand même bien aimé m’y vautrer pendant 12 heures d’affilée.

 

Elle pèse 3kg950, elle est née en à peine deux heures de contractions et je n’ai pas de déchirure. Sous vos applaudissements.

 

Je ne me lasse pas de repenser à cet accouchement. Son intensité et sa vitesse m’impressionnent encore. La convalescence a été très rapide, sans douleur. J’étais prête et accompagnée, mais j’ai reçu mon lot de chance.

 

Cet accouchement tout simple, apparemment ordinaire puisqu’il a finalement sa part de douleur et de joie, je ne l’ai vécu que parce que j’ai pris conscience, après un premier accouchement décevant, que les conditions médicales actuelles sont nécessaires, mais en aucun cas suffisantes à une naissance heureuse. Ce fut l’accouchement d’une militante. J’aurai peut-être, je l’espère, d’autres enfants et j’ignore si les conditions seront encore réunies pour reproduire ce petit miracle.

 

Je dédie ce récit à toutes les femmes françaises qui accoucheront bientôt : pour que l’enfantement ne soit pas qu’une affaire médicale, mais une aventure humaine, gigantesque, spirituelle, cosmique, qui relie une femme, un père et son enfant à l’ensemble de la société, et du monde.

 

 

 

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